A une étincelle près

Si les curés bossaient comme les libraires, les homélies seraient des suites de références. “vous trouverez les lectures du jour dans le 2e rayonnage, 3e chapitre, verset 12”, “non, on ne l’a plus, je vous commande ce livre des Macchabées?”, “où place-t-on le nouveau présentoir “apocryphes” avant ou après les deutérocanoniques?”, “un instant, je vérifie dans mon stock, Luc est épuisé, vous ne préférez pas la variante chez Matthieu?”

Enfin, pas tous les libraires, uniquement ceux des trop grosses librairies, celles qui ne sont pas en danger quand les passants ne trouvent pas un livre qu’ils ne cherchaient pas, celles qui étalent l’office sur une table en supposant que les clients surdoués sauront choisir en lisant les titres, celles qui ont un libraire assis derrière chaque bureau de chaque rayon qui répond aux questions “Pardon monsieur, avez-vous cesséz d’être gentil?” sans chercher à deviner dans la fouille maladroite du péquin égaré là LE livre qui pourra le toucher, le faire grandir, le livre qu’il a découvert, aimé, et qui pourra l’éveiller à d’autres horizons. Le libraire qui ne sait se faire marieuse entre son client timide et l’opuscule qui lui rendra vie passe à côté de sa vocation.

Que les prêtres bossent comme de bons libraires et ils donneront le goût de lire ce qui fait vivre.

Prêtre et libraire, même métier… au moins pour certains aspects. Arrivé à Cherbourg, j’ai essayé de flâner comme d’autres dans les deux grandes échoppes à livres, et me suis retrouvé comme d’autres à compulser à la chaîne des livres posés là au gré de leurs parutions. Bien sûr, j’ai trouvé dans les premiers temps ces livres que j’attendais, que je cherchais, mais une fois le stock d’idées en réserve épuisé, je restais seul. Lundi, j’ai essayé deux livres. Le rapport Brodeck, gratifié d’un prix lycéen, un recueil de Michaud où se cachait un poème sur le visage. Le libraire n’a pas tiqué, il a encaissé. Je n’entre ni dans l’un, ni dans l’autre. Michaux est sombre, je ne suis pas prêt à le lire, Claudel est sombre aussi. Mauvaise pioche.

Il faut dire que je ne lisais plus beaucoup ces derniers temps, que le rythme, l’aspiration étaient perdus, et dans le livre, et dans les BDs, et ces dernières me semblaient tout aussi inaccessibles. Je me suis donc arrêté, en rentrant du collège, dans un “champ-libre” où la libraire ne vend que des bandes-dessinées. On a papoté un moment. Elle m’a dit: vous savez qu’il y a ça de sorti. Vous devriez aimer ça aussi, ou ça? non? alors ça. On vient pour respirer, on repart ruiné.

mais heureux, heureux grâce à Aude Picault, dont le nom était venu chez Boulet et donc je viens de finir le dernier livre Transat. Il s’agit d’une BD en noir et blanc, éditée chez Shampooing. On découvre le personnage dans une vie terne parisienne. Elle n’est pas dans la misère, mais supporte mal sa vie sans relief et sans joie. Alors elle s’accroche à ses vacances, celles qu’elle va passer seule sur une île bretonne, celles qu’elle passera ensuite en traversant l’Océan sur un voilier. On la suit dans ses péripéties, dans ce quotidien décalé que provoque le voyage, dans ses regards sur la mer qui l’entoure au gré de très belles planches. et revenir chez elle pour habiter sa vie à frais nouveaux.

Aude Picault décrit avec beaucoup de justesse ces journées solitaires qui tournent autour du rien, du temps qui s’étire… mais plus encore les rencontres de ces hommes un peu exceptionnels qui ont choisi de vivre au monde à leur manière: un navigateur, des voyageurs, le Père Jaouen qui raconte comment il s’est trouvé embarqué dans sa vie.

Voilà un livre qui fait bien habiter le quotidien autrement, sans emphase ni misérabilisme, une BD pour choisir d’habiter.

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