Le mouvement de l’auriculaire

Nul homme ne lève le petit doigt pour le moindre ouvrage sans être mû par la conviction, plus ou moins obscure, qu’il travaille infinitésimalement pour l’édification de quelque définitif, c’est à dire, à l’œuvre de vous-même, mon Dieu.

Pierre Teilhard de Chardin

J’aimerais croire que cet apophtegme teilhardien puisse encore être vrai, mais je me prends bien souvent à en douter. Il me semble au contraire vivre aujourd’hui au cœur d’une apologie de l’éphémère, du désir comblé appelant le suivant, de la distraction au service du déni de l’avancée du monde, de l’effort pour « tenir » plus que pour « construire » ; on s’offusque du moindre point d’acné, on évite l’essentiel pour rebondir de fête en gueule de bois, évitant autant que faire se peut les accidents du terrain. On soigne les tressautements du monde à coup d’alcool ou d’antiseptique, sceptique, quand ces mouvements étaient les signes d’un levain travaillant la pâte en profondeur. Or, l’antiseptique et le levain ne font pas bon ménage… au risque de rendre le « pain de chaque jour » indigeste.

travailler infinitésimalement pour l’édification de quelque définitif, voilà un chemin qui ne sent ni le pathos, ni la fuite, simplement une manière de se situer sur le rebord du monde, et se faire coacteur d’un à-venir déjà en travail.

Certains remous sont plus inquiétants que d’autres? Certains travaux demandent plus de patience? Qu’importe, peut-être faut-il, comme paraît il les Anglaises sur un bateau patienter stoïquement quand la mer se fait lente, et rire sans arrêt quand elle se montre plus déchaînée. ça  me rappelle une autre lecture, plus italienne…

« Première traversée, première tempête. La poisse. J’avais même pas pas eu le temps de comprendre où j’étais quand je me retrouvais dans un des grains les plus terribles de l’histoire du Virginian. En pleine nuit, il a eu les boules, et hop, il a tout envoyé promener. L’Océan. A croire que ça ne s’arrêterait jamais. Le type qui est sur un bateau pour jouer de la trompette, on ne peut pas dire qu’il soit d’une grande utilité quand l’ouragan arrive. Il peut juste éviter de jouer de la trompette , histoire de ne pas compliquer les choses. (…)

Novecento me montra les pieds du piano. « enlève les cales », il me dit. Le bateau dansait que c’en était un plaisir, tu tenais à peine debout, et ça n’avait aucun sens de débloquer ces roulettes. « si tu as confiance en moi, enlève-les. » Il est fou ce type, j’ai pensé. Et je les ai enlevées. « Maintenant, viens t’asseoir ici », me dit alors Novecento. Je ne comprenais pas ce qu’il voulait faire, vraiment, je n’y comprenais rien. J’étais là, à tenir ce piano qui commençait à glisser comme un énorme savon noir… C’était une situation de merde, je vous jure, dans la tempête jusqu’au cou et avec ce dingue en plus assis sur son tabouret – un autre fichu savon – et ses mains, immobiles sur le clavier. « si tu ne t’assieds pas maintenant, tu ne t’assiéras jamais », dit le dingue en souriant.

« Okay, Tant qu’à être dans la merde, autant sauter à pieds joints, non? Qu’est ce qu’on en a à foutre, je m’y asseois, okay, sur ton connard de tabouret, ça y est, j’y suis, et maintenant?
– et maintenant, n’aie pas peur ». Et il commença à jouer.

A présent, personne n’est obligé de le croire, et pour être exact, je n’y croirais pas moi-même si on me le racontait, mais la vérité vraie c’est que le piano commença à glisser, sur le parquet de la salle de bal, et nous derrière lui, avec Novecento qui jouait, sans détacher son regard des touches, il avait l’air ailleurs, et le piano suivait les vagues, il s’en allait d’un côté, revenait de l’autre, puis tournait sur lui-même, et filait droit sur les baies vitrées, puis, à un cheveu de la vitre, il s’arrêtait et recommençait à glisser doucement dans l’autre sens, je veux dire, …

accompagner le mouvement des vagues de la musique, sûrs de la traversée qui nous mènera vers un ailleurs, sûrs de la parole de l’Armateur…

que je sois, Seigneur, infinitésimalement à certains moments, celui en qui ton espérance s’incarne, pour accompagner en quelques notes celui que la tempête effraie…

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