Levinas dans ta face

Nonobstant mes repères ecclésio-théologiques ou mon sens sacerdotal de la diversité du peuple de Dieu, plus j’avance dans la foi, plus j’avance dans l’Eglise, et plus je les modèle à l’aune de ce que je crois être juste, en toute bonne foi, consciemment ou pas. Quoi que je fasse, je propose à ceux que je rencontre ce visage du Christ aujourd’hui, issu de mon histoire, de mes choix. Moins de ça, plus de ceci. Je dois avoir raison. Grande est ma tentation de préférer et de systématiser mes options, mon histoire, ma vision de l’histoire et ma place dans celle-ci. Pour pérenniser cette intuition, je la jetterai à la face de mes interlocuteurs, en même temps que l’image partielle que je perçois d’eux.

Je construis alors une église à mon goût, celle de mon petit réseau, auto justifiée et assurée de la Vérité. Sauf que …

L’autre m’est violence, l’Eglise aussi, elle qui résiste à ce que je voudrais qu’elle soit, tout préoccupé à défendre ma vision et les moyens de la mettre en œuvre. Elle me fait souffrir et m’interdit « l’entre-soi ». Elle le fait dans la rugosité des textes magistériels, ou dans la joie des rassemblements dans lesquels la diversité est une joie. Elle le fait aussi par lassitude quand le quotidien me flagelle la patience.

Il y a tant de lieux où s’épuiser: les réunions où l’on défend âprement son bout de gras (quand je préfère le maigre), les blogs des petits commissaires narcissiques à l’écriture d’autant plus incisive qu’elle n’a pas besoin d’être vérifiée, les mots doux qu’on glisse dans les pugilats  entre ennemis, histoire de prendre les claques qu’ils destinaient à leur interlocuteur… on excuse parfois sans conviction, et ça fait mal.

En tout cela, je me bats pour l’Eglise, pour ma foi… mais aussi pour ce que voudrais qu’elles soient. Et c’est sans doute pour cela que les griffures sont profondes, et urticantes, c’est ma narcissothéologie qui est titillée. Je me surprendrais bien, le soir, une fois le sourire effacé à ronchonner, rouspéter contre ces « connards de frères », ou ces structures où l’on se paie le luxe d’étriller l’envie de continuer.

et pourtant, on en a lu « du Levinas », de la philosophie qui dit le nécessaire apport de l’autre… il brise ma tentation de tout englober dans mon système, il refuse mes totalisations, mes vues sur la chose, mais cette entrée de l’autre est nécessairement une violence. ça va même plus loin:

Le visage de mon prochain est une altérité qui ouvre l’au-delà. Le Dieu du ciel est accessible sans rien perdre de sa transcendance, mais sans nier la liberté du croyant.
Emmanuel Levinas, Difficile Liberté

L’épiphanie du visage est une mutation par laquelle le visage s’exprime, résiste aux pouvoirs, perce sa forme sensible et instaure l’éthique

J’étais tout empêtré dans les colères du soir quand j’ai ouvert ma boîte aux lettres. un simple courrier, du Bic sur du papier. Un ancien ami de séminaire, pas revu depuis au moins dix années, pas de contacts non plus, qui écrivait sa prière, son amitié pour nous, les chrétiens de la manche bouleversés par l’actualité… Putain, quand l’Eglise qui dépasse celle que je côtoie ou que je veux se met à manifester sa grandeur dans la simplicité, je la bénis, éternellement.

{ces propos ne sont pas « xyloglossés » ; on est en droit de le reprocher à un blog de prêtre}

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