Jn 19,34

Ce n’est pas encore l’averse, mais pas loin. Pas au point en tout cas de réduire des 10 km/h réglementaires la vitesse de ma voiture. Les kilomètres défilent en ligne droite départementale rurale. A peine une heure de route encore et je serai rentré avant 23h. Tout à coup, surgit l’éclat fugitif d’une main inattendue dans le faisceau des phares. Je les dépasse à pleine vitesse, ces deux jeunes, de noir vêtus, qui marchent sur le bas côté herbeux à 3-4 kilomètres du dernier village. La main aperçue, c’était un pouce tendu. Dans le noir, sous la pluie, à 22h, après une butte dans une ligne droite sans dégagement pour s’arrêter. Je ne suis pas si pressé de rentrer, finalement, et fais demi-tour un peu plus loin. Personne n’aura le temps de s’arrêter pour les prendre. Au mieux ils marcheront encore une bonne heure et demie. Au pire, ils vont finir sous un pare-chocs. Deuxième demi-tour juste derrière eux, je les embarque, mal rangé, en feux de détresse, sous la pluie. Ils n’ont pas 16 ans. Ni lui, ni elle.

Ils ne voulaient pas rester avec sa mère à un loto quelconque, ils avaient décidé de rentrer, et le pote qui devait les emmener était déjà sorti alors ils sont partis à pied, et plutôt qu’attendre au rond point, ils ont commencé à avancer. Depuis une heure, en blousons et pantalons sombres. Et avec aucune idée de ce qu’ils risquaient, mis à part un “ils foncent les gens sur cette route”. Oui. Exactement. Le plus mauvais plan “stop” que j’aie jamais vu. Je les pose plus loin.

L’averse redouble maintenant, et dans la radio, une voix pleine de sourires illumine l’habitacle. Sur inter, on interviewe Mory Kante, un griot célèbre à la voix fleurie. C’est fou comme certaines voix semblent habitées, rieuses, imaginaires, une voix à s’asseoir par terre pour écouter la suite des aventures passionnantes dont on ignorait tout juste avant. Son récit est pétillant, roulant comme des galets dans le lit d’un ruisseau, chantant. Le griot, c’est l’apogée du “participe-présent”, dans le plein sens de ces deux mots. Il raconte le Mali, l’empire Mandingue, la place de chacun, le rôle des griots qui sont comme… le sang. Le sang connaît mieux que personne tous les organes. Il est du corps et le sait au mieux, et sans ce sang, pas de vie, pas de corps vivant. Le griot, c’était le sang de l’Afrique, le liant connaissant et chantant qui reliait tout le monde.

L’image me semble si parlante en ces périodes anniversaire de concile. Il nous faut étendre la métaphore paulinienne. Si le monde, si la création toute entière doivent être en Christ, alors les chrétiens ne sont pas nécessairement tant des “membres”, mais pour le monde “le sang”… Le sang qui connait chacun des organes et des membres, le sang qui passe au cœur pour être envoyé, qui puise dans les poumons de la grâce de quoi alimenter tout le corps, qui reçoit non pour lui mais pour les autres, qui lui apporte les protéines de la Parole, qui se charge d’emporter peu à peu les scories du monde pour qu’il en soit purifié… Il a le devoir d’aller partout, de relier. Certes, l’Esprit a bien d’autres manières de vivifier le corps tout entier… Mais notre vocation, c’est de recevoir la grâce pour la laisser rayonner dans chacun des endroits que nous traversons. Ne vous leurrez pas, le sang n’est rien seul, mais, il est porteur d’un trésor dont tout le corps a besoin.

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