chère Patagonie

Je ne sais pas si votre vie est tout à fait fascinante. Je ne sais pas si votre vie est tout à fait fascinante tout le temps. C’est assez peu probable, notamment parce que les relâchements de l’intérêt poussent en exergue les rencontres précieuses, comme une châsse, un guillemet, un trait sous le ci(e)l… Et quand bien même il ne le faudrait pas, j’aime que chaque instant soit relié aux autres par des jachères soyeuses de blés, ondoyantes au vent, indistinctes, cette brume légère des soirs d’été.

D’ailleurs, mes moments flous ne mènent que rarement à des sommets. Parfois, certes, mais rarement. Ils bordent souvent des moments vivants mais ordinaires, des rencontres de rien, des paroles en l’air, sans distinction autre que de nourrir le lien… “comment vas-tu? … tu as de ses nouvelles?… tu viens manger. Tout ne finit pas en histoire, pas même sur ce blog, sauf si je m’acharne à vouloir dire un sourire. Mais il y a tant d’écriture dans le récit.

Pour bien comprendre votre vie fascinante, il me faudrait dessiner les moments flous, les attentes douces, les demi-teintes, les espaces de rien, les vides mous, autour de vos mots creux, de vos rires lumineux, de vos moments pleins. Et avant, et encore avant, et après, et pendant… vous traverser dans tous les degrés de votre intensité, et de votre histoire plus ou moins assumée.

Si vous être prêts à consentir à découvrir l’autre dans ses riens comme dans ses déliés, son épique et son nimbé, comme dans les toiles de Turner, vous aimerez sans doute le récit amoureux que Jorge Gonzalez fait  de la Patagonie… Grandes pages de lumière, sombre ou claire, où s’esquissent peu à peu les silhouettes du récit à venir, moments au crayon, au bic, incertains, visages effacés ou tirés à la ligne… Gonzalez se joue des styles pour mieux dire la résistance de l’histoire et du pays, pour dire les espaces et le temps qui se déploient…

Son histoire traverse les siècles, à la manière des grands auteurs sud-américains comme Garcia Marquez, et l’on retrouve d’une page sur l’autre l’aïeul ou l’enfant, pris dans la grande histoire avec ses petits choix. Il révèle dans le flou ceux qui étaient là avant qu’on colonise, il dit l’histoire du bas… Et les grands traumatismes agressent les pages, près de ce village isolé de Facundo. Le génocide des habitants naturels, l’exode rural, les estancieros, les nazis, les massacres, les possessions de Benetton… On n’est jamais tout à fait sûr de qui est qui, ni comment il s’inscrit là mais peu à peu le tableau se construit dans le temps et l’espace et à la fin, on croit avoir mieux compris.

C’est un bel ouvrage, aride dans ses attentes, lumineux dans ses flous, ou dans son style apparemment hésitant parfois, dans ses dialogues insignifiants ou lourds d’avenir, il faut tout prendre, même ce qui ne servira pas. Beau, flou, profond, résistant, rude, griffé d’histoires tues… comme le pays qu’il sert. Encore un livre qui ne pouvait exister qu’ainsi dessiné, qu’ainsi desservi.

Jorge Gonzalez, chère Patagonie, aire libre/Dupuis, 26€ 280p.

Un livre-monde graphiquement époustouflant sur la Patagonie.

Parti sur les traces de ses ancêtres, nés dans la lointaine et mystérieuse Patagonie, Alejandro va découvrir que l’histoire des hommes est aussi celle du territoire qui les a vus naître, grandir, espérer et mourir. Par touches sensibles qui explorent toute la palette des sentiments, de la noirceur à la lumière, Jorge González nous entraîne avec lui dans le tourbillon de l’histoire argentine.

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