L’homme en face

Je suis l’homme en face.

Je suis l’homme en blanc que vous avez vu sortir de l’église, alors que vous attendiez sur la place.

Je suis l’homme qui parlera, celui dont vous attendez beaucoup, mais dont vous craignez tant l’erreur que l’ardeur. Si je parle mal, si j’évoque le défunt de manière mal ajustée, si j’affirme trop brutalement la résurrection, si je bute sur les mots, si vous croyez m’entendre dire que “Dieu l’a rappelé”, si j’ai l’air distant, si j’ai l’air vivant, si j’ai l’air sinistre, ou trop ministre, vous m’en voudrez.

Je suis le prêtre des célébrations où vous avez été convoqués. Et quoique vous en pensiez, je vous regarde, de l’autre côté du micro et de l’autel. Je vous vois mais je ne vous entends pas. Ou plutôt j’entends le silence mat que vous opposez, et ce silence m’inquiète.

Oh il ne m’inquiète pas tant pour la qualité ou la beauté de la célébration. Le silence est mon ami, j’aime m’y plonger pour laisser résonner en moi la Parole de Dieu. J’adore aussi me taire en groupe, goûter les vibrations de ce moment d’intériorité partagée. Un groupe de collégiens qui fait silence vit encore plus la communion, il se surprend à se taire, à écouter… Mais si j’aime qu’on fasse silence, j’ai mal pour vous quand on me l’oppose.

J’imagine que c’est peut-être la douleur qui vous rend muet. Quand celui que vous aimiez a disparu, tout s’est déchiré, et le sanglot dispute au cri la maîtrise des cordes vocales, tel un frère Christophe hurlant à la nuit des hommes et des dieux, muré dans le cri de sa peur, de sa souffrance, sans que personne ne puisse l’aider. Il hurle comme les autres se taisent, tétanisés.

ou alors c’est la décence pour ne pas troubler la douleur plus grande du premier rang, des plus touchés, ceux qui ont allumé le cierge, ceux qui ne liront ni les mots de la Bible, ni aucune prière, mais diront leurs mots tellement plus difficiles à énoncer. Si leurs mots sont titubants, votre silence les appuiera.

Pour beaucoup d’entre vous, c’est peut-être parce que ce n’est pas votre foi. Vous êtes venus par amitié, par douleur, par fidélité, mais vous ne devez rien à cette Eglise. Vous êtes là, le regard rivé sur le sol, à 1m17 devant vous, la nuque raidie pour l’empêcher de trembler, le regard dur pour ne pas le laisser s’inonder, et vous ne direz aucun des mots du rite que vous ne (re)connaissez pas.

Franchement, ça ne me fait pas plaisir d’engager ce dialogue et que vous ne répondiez pas. Je trouve ça pire, plus dur encore, mais vous en avez le droit. C’est dommage, la parole du rite est plus facile à habiter que la seule parole que vous oseriez… elle vous emmène sur des chemins que vous ne pourriez vous donner. Je sais bien que vous ne les connaissez pas assez bien, mais ce n’est pas ma question, votre silence me fait un peu peur. Il me fait peur pour vous.

Vous qui opposez votre silence à la parole de l’Eglise, avez-vous la possibilité de parler au dehors, au bord, au plus près ? Avez-vous dit vos questions, vos peurs, votre souffrance ? avez-vous dit votre amour, votre mémoire fragile, vos rires, et vos déceptions ? Avez-vous dit vos regrets et vos fiertés ? Avez-vous laissé parler un plus silencieux que vous, un plus perdu, un enfant ? Vous avez peut-être peur d’être emporté dans son chagrin, ou pire, de l’emporter dans le vôtre ? Le silence est moins risqué, mais plus destructeur. Pire encore si vous avez décidé de le protéger.

Car le silence se fera génétique*, transmis à votre insu, mais conditionnant le futur adulte… un autre silencieux qui ne saura pas mieux passer cette épreuve. “Taire un enfant”, c’est faire de toute mort un non dit, un inenvisagé, un mort sans visage… quand justement celui qui nous quitte n’avait cessé d’en avoir.

Dans ma famille, mon grand-père s’est suicidé. Personne ne l’a dit, personne ne l’évoque jamais. Il aura fallu de l’audace à tel ou tel pour oser dire cette mort hâtée, parce qu’elle allait le rattraper par la maladie, dire qu’il est parti trop tôt, mais consentir à ce geste, parce qu’il fut fait. Je ne comprendrai jamais, mais ça me permet d’accueillir mon grand père jusqu’au bout, quand bien même je ne l’aurai que peu connu.

Dire quelqu’un, sans l’amputer ni de sa mort, ni de sa faiblesse, ni de ses rires, ni de ses riens, de ses qualités et de ses faiblesses, et les joies-peurs-déceptions-fiertés-transmissions qu’il est pour nous. C’est une audace qu’on ne peut murer dans le silence.

Si l’Eglise parle, si dans la célébration, elle vous invite au dialogue, c’est pour ne pas vous laisser murés dans le passé, mais pour vous inviter à écrire, autrement, l’avenir. Elle vous donne des mots que vous ne maîtrisez pas, parce que vous ne pourriez vous les dire. L’Eglise est le lieu de votre parole. Chrétiens, parlez, chantez, osez. Et vous qui êtes là par fidélité, osez cette parole aussi. Parce que la résurrection, tout comme votre présence, est affaire de fidélité et d’avenir. Et le Christ, Parole faite chair, est au cœur de tout cela.

Parlez pour ceux qui sont murés dans le silence.

Vous serez les uns pour les autres signes d’espérance.

Parce que je ne suis pas l’homme en face, je ne suis qu’un de ceux de cette Eglise qui prend Parole avec vous. Un de vous, et parfois, pour vous, j’ai peur.

(* selon une expression de Boris Cyrulnik)

Publicités

Les commentaires sont fermés.

WordPress.com.

Retour en haut ↑

Créer un nouveau site sur WordPress.com
Commencer
%d blogueurs aiment cette page :