Le coquelicot

Aujourd’hui, j’ai enterré N, la quarantaine, renversée par une voiture. Ses parents étaient là. Ses sœurs aussi. Ses neveux, ses nièces. Des amis de la famille. Tout le monde était un peu sidéré, ou, pour le moins pas très habitué ni des églises, ou de ces cérémonies.

A l’horreur de l’injustice d’un accident aussi perfide, et violent (elle a été renversée) se juxtaposait une autre horreur, latente et plus longue, une horreur que les retraités rigolards des affiches d’assurance ne laissent que peu deviner: N n’avait pas eu une vie facile.

Je crois même qu’elle avait été malade toute sa vie, de ces maladies pas assez sérieuses pour qu’on plaigne les gens, anorexies, dépressions, boulimies, et leurs destructions jusqu’à l’intime, jusqu’aux relations, et à l’incapacité de travailler. N était amoindrie, et fragile.

Je ne vous parle pas, alors, d’avoir trouvé un boulot qui épanouit, ou des k€ qu’elle se faisait tous les mois, d’un mari pour l’aimer, d’enfants pour se déplacer. Rien de tout cela. Tout autour, pas loin, juste à côté, un paquet de gens ont des vies salement amochées.

Que dire alors comme espérance ? comme annonce du royaume ? comme victoire du Ressuscité ? N., quand elle en avait encore la force, allait à pied chez ses parents (le permis? pas possible), et en descendant sur le bord des champs, elle ramassait des coquelicots.

C’est nul les coquelicots. ça produit rien, et ça ne se ramasse même pas pour se mettre en bouquet. Dès qu’on le touche, ça plante. C’est pas très productif non plus, alors dans les champs de blé, y en a plus. On a rationalisé les méthodes, on les a abolis.

En général, quand t’as plus de coquelicots, t’as plus trop d’insectes non plus, et plus trop de piafs, ni trop de chants, le matin, avant que le soleil ne se lève sur les champs qui produisent du blé parfait. (ah et plus d’abeilles non plus, tiens).

N., C’était un coquelicot fragile mais nécessaire. Nécessaire comme une larme rouge dans un fossé qui nous le rend si beau quand on le frôle en bagnole, pressés, nécessaire comme le signe de la richesse d’un écosystème qui nous dit qu’on n’est pas simplement nourris, mais vivants.

Nécessaire et fragile, comme nos vies quand on ne les regarde pas qu’à la mesure de ce qu’elles savent produire et maîtriser, nécessaire comme la tendresse d’une arrière grand mère, la dépendance d’un bébé, d’un souffle chaotique.

pas nécessaire dans l’absolu, comme les AJR des paquets de céréales. Nécessaire pour quelqu’un, pour quelques uns, qui se sont approchés, blessés, soutenus, meurtris, déçus, réconciliés

nécessaire parce qu’on sait qu’on veut être vivants, et que le paradis doit tendre vers un champs de fleurs déployant toutes leurs couleurs de leur jeunesse à leur maturité, des fleurs dont la croissance échappe à nos bonnes volontés.

Un poète, Angelus Chsaisplusqui, m’avait dit, par les bouquins de Thévenot, que la rose est sans pourquoi. Le mal aussi, d’ailleurs, tiens. Mais la beauté fragile, bien fragile. Ben, elle me pousse dans mon humanité.

Alors la victoire du ressuscité, le Royaume à venir, la foi en Dieu, le bouleversement de l’homme commencent là. C’est pour cela que la foi nous tient au coeur, c’est pour cela que les chrétiens ne peuvent oublier les plus fragiles. Merci N. Pardon de ne pas t’avoir vue, avant.

(le format vient du copier-coller depuis un récit sur twitter)

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